
Les contes de la Femme qui…
Livre 5
Il était une fois, une fois il n’était pas…
Il était une fois une femme qui aimait savoir où elle allait. Elle aimait les chemins qu’elle connaissait. Les lieux familiers. Les habitudes qui rassurent. Les saisons qui arrivent au moment prévu. Les choses qui demeurent.
Dans cette stabilité, elle trouvait une forme de paix.
Pendant longtemps, cela lui avait suffi. La vie avançait. Et elle avançait avec elle.
Puis un jour, quelque chose changea.
Elle ne sut jamais exactement quand cela avait commencé. Peut-être un matin. Peut-être une saison entière. Peut-être beaucoup plus tôt.
Mais ce qu’elle connaissait autrefois par cœur lui sembla peu à peu plus étroit. Comme un vêtement devenu trop petit. Comme une maison qui ne laisse plus entrer assez d’air.
Alors une question apparut. Discrète d’abord. Puis de plus en plus présente.
Et maintenant ?
La femme n’aimait pas cette question. Parce qu’elle ne connaissait pas la réponse.
Les jours passèrent. Puis les semaines. Et bientôt, chaque fois qu’elle pensait à l’avenir, la même image apparaissait dans ses rêves.
Elle se trouvait sur la rive d’un immense fleuve. L’eau avançait avec force. Ni violente. Ni paisible. Simplement vivante.
De l’autre côté se dessinait une rive lumineuse. Un paysage qu’elle ne connaissait pas.
Alors elle cherchait un pont.
Toujours.
Elle marchait le long de la rive. Cherchant un passage. Une traversée facile. Une garantie. Une sécurité.
Mais il n’y avait jamais de pont.
Alors elle se réveillait.
Le rêve revint. Encore. Puis encore. Toujours le même fleuve. Toujours la même rive. Toujours cette recherche.
Au fil du temps, la femme se surprit à penser au fleuve même lorsqu’elle était éveillée.
Elle pensait aux décisions qu’elle remettait à plus tard.
Aux changements qu’elle n’osait pas entreprendre.
Aux chemins qu’elle regardait de loin sans jamais les emprunter.
Et chaque fois, quelque chose en elle murmurait :
Pas encore. Attends. Tu n’es pas prête. Il manque quelque chose.
Un matin, elle partit marcher. Le ciel était vaste. L’air portait l’odeur des herbes chauffées par le soleil. Elle suivit un sentier qu’elle ne connaissait pas. Simplement parce qu’il était là.
Après plusieurs heures de marche, elle arriva dans une vallée. Et devant elle coulait un immense fleuve.
La femme s’immobilisa.
Elle le reconnut immédiatement. C’était celui de son rêve.
Le même courant. La même lumière. La même autre rive.
Et, assise sur une pierre plate près de l’eau, se trouvait la vieille femme.
Comme toujours.
Comme si elle l’attendait depuis longtemps.
La vieille femme leva les yeux et sourit.
— Te voilà enfin.
La femme vint s’asseoir près d’elle.
Pendant un moment, elles observèrent le courant en silence.
Puis la vieille femme demanda :
— Que cherches-tu ?
La femme répondit aussitôt :
— Un pont.
La vieille femme acquiesça doucement.
Comme si elle entendait une réponse très ancienne.
— Depuis combien de temps le cherches-tu ?
La femme regarda l’eau.
Puis elle répondit :
— Je crois… depuis toujours.
Le fleuve poursuivait sa route.
Inlassablement.
Alors la vieille femme demanda :
— Et l’as-tu trouvé ?
La femme secoua la tête.
— Non.
Le silence s’installa. Puis la vieille femme ramassa un petit galet. Et le lança dans l’eau.
Des cercles apparurent à la surface. Puis disparurent.
— Et si le pont n’existait pas ? dit-elle doucement.
La femme tourna la tête vers elle.
— Comment traverserais-je alors ?
La vieille femme sourit. Un sourire tranquille. Comme celui de quelqu’un qui connaît déjà la réponse.
Puis elle désigna le fleuve.
— Regarde-le.
Le courant avançait. Sans hésiter. Sans savoir ce qui l’attendait plus loin. Sans chercher à retenir ce qu’il avait déjà traversé. Simplement. Il avançait.
Alors la vieille femme murmura :
— Il existe des moments où la vie ne te demande pas de trouver un pont.
Le vent passa sur l’eau.
— Elle te demande seulement de quitter la rive.
La femme sentit quelque chose bouger en elle.
Toutes ces années. Toutes ces attentes. Toutes ces précautions. Toutes ces certitudes qu’elle avait voulu obtenir avant de commencer.
Et soudain elle comprit.
Pendant tout ce temps, elle avait cru que le fleuve était le problème. Mais ce n’était pas le fleuve. C’était le pont qu’elle attendait.
Le soleil faisait scintiller l’eau. Le courant poursuivait son chemin vers l’horizon.
Alors la femme retira ses chaussures. S’avança jusqu’à la rive. Et posa un pied dans le fleuve. L’eau était fraîche. Vivante. En mouvement.
Et il lui sembla qu’au même instant, quelque chose recommençait à circuler en elle.
Comme si la vie attendait simplement qu’elle accepte enfin d’entrer dans le courant.
Mais ceci est une autre partie de l’histoire…

