LA FEMME QUI CROYAIT MANQUER DE TOUT

Les Contes de la Femme qui…
Cycle 1 : Le retour à la vie

Livre 10

Il était une fois, une fois il n’était pas…
Il était une fois une femme qui croyait manquer de tout.
Elle ne le disait pas ainsi.
Elle n’aurait jamais prononcé ces mots à voix haute.
Car sa vie n’était pas vide.
Sa maison était claire.
Ses mains savaient créer.
Son cœur savait aimer.
Et autour d’elle, le monde continuait d’offrir chaque jour ses lumières, ses fruits, ses saisons et ses rencontres.

Pourtant, au fond d’elle, une inquiétude ancienne murmurait souvent :
Et si cela ne suffisait pas ?
Elle avait peur de manquer.
Manquer de temps.
Manquer d’argent.
Manquer de force.
Manquer d’amour.
Manquer de sécurité.
Manquer d’avenir.

Cette peur ne criait pas.
Elle vivait dans les petits gestes.
Dans ce qu’elle retenait.
Dans ce qu’elle comptait.
Dans ce qu’elle gardait “au cas où”.
Dans ce qu’elle n’osait pas donner entièrement.

Et malgré tout le chemin parcouru, il restait encore en elle une petite main fermée.
Une main invisible.
Une main qui disait :
Garde.
Préserve.
Ne donne pas trop.
Ne fais pas confiance trop vite.
On ne sait jamais.

Un matin d’été, la femme partit marcher au-delà des collines.
Le soleil était déjà chaud, mais l’air gardait encore la fraîcheur de la nuit.
Elle suivit un sentier bordé d’herbes hautes, puis traversa un champ où les insectes chantaient entre les pierres.
Au loin, elle aperçut un verger.
De grands arbres s’y tenaient, calmes et généreux, leurs branches lourdes de fruits.
Des pommes rouges.
Des poires dorées.
Des figues ouvertes par le soleil.
Des prunes violettes qui brillaient dans l’ombre des feuilles.
La femme s’arrêta devant le portail.
Tout y semblait abondant.
Paisible.
Offert.

Elle entra doucement.
Sous les arbres, l’air était frais.
La terre sentait bon.
Les feuilles frémissaient dans la lumière.
De temps en temps, un fruit mûr tombait dans l’herbe avec un bruit rond et doux.
Personne ne se précipitait pour le ramasser.
Le verger semblait ne rien craindre.

La femme avança lentement.
Elle tendit la main vers une pomme.
Puis s’arrêta.
Et si je n’avais pas le droit ?
Elle regarda autour d’elle.
Personne.
Seulement les arbres.
Le vent.
Les fruits.
Alors elle prit la pomme.
Une seule.
La plus petite.
Puis elle la glissa dans son panier.

Plus loin, une branche de poirier descendait presque jusqu’à elle, chargée de fruits mûrs.
Elle en cueillit une.
Puis hésita.
En prit une deuxième.
Puis la reposa.
Elle ne voulait pas abuser.
Elle ne voulait pas prendre trop.
Elle ne voulait pas que le verger se vide à cause d’elle.
Alors elle poursuivit son chemin avec son petit panier presque vide, pendant que les arbres, autour d’elle, ployaient sous l’abondance.

Lorsqu’elle arriva au centre du verger, elle trouva une vieille table de bois.
Sur la table étaient posés des paniers grands ouverts.
Certains remplis de fruits.
D’autres de noix.
D’autres encore de graines.
À côté, une cruche d’eau fraîche attendait sous un linge clair.
Tout cela semblait préparé.
Comme si quelqu’un avait su qu’elle viendrait.

C’est alors qu’elle entendit une voix derrière elle.
— Te voilà enfin.
La femme se retourna.
La vieille femme était là.
Comme toujours.
Assise à l’ombre d’un grand pommier.
Son visage était doux.
Ses yeux portaient cette lumière tranquille des êtres qui ont traversé beaucoup de saisons sans cesser de faire confiance à la vie.

La femme s’approcha.
Puis baissa les yeux vers son panier.
Il contenait une petite pomme.
Une poire.
Et quelques prunes.
Presque rien.
La vieille femme le regarda en silence.
Puis elle demanda :
— Pourquoi as-tu si peu cueilli, mon enfant ?

La femme répondit doucement :
— Je ne voulais pas prendre trop.

La vieille femme sourit.
— Et qu’aurais-tu fait si tu avais pris davantage ?

La femme regarda les arbres autour d’elle.
Leurs branches débordaient de fruits.
Pourtant, une gêne étrange monta en elle.
— Je ne sais pas, dit-elle.
Peut-être que j’aurais eu peur qu’il n’en reste plus.

Le vent passa dans les feuilles.
Quelques fruits tombèrent au loin dans l’herbe.
La vieille femme se leva lentement.
Puis elle prit un grand panier vide et le tendit à la femme.
— Va cueillir ce dont tu as besoin.

La femme prit le panier.
Il était beaucoup plus grand que le sien.
Beaucoup trop grand, pensa-t-elle.
Mais elle retourna sous les arbres.

Cette fois, elle cueillit davantage.
Des pommes.
Des poires.
Des figues.
Des prunes.
Quelques noix.
À mesure que le panier se remplissait, une pensée revenait sans cesse :
Et si demain il n’y en avait plus ?
Alors elle ajouta encore quelques fruits.
Jusqu’à ce que le panier devienne lourd.

Lorsqu’elle revint vers la vieille femme, elle le portait à deux mains.
Ses bras tiraient.
Son souffle était court.
Le panier débordait.
La vieille femme l’observa avec tendresse.
Puis elle demanda simplement :
— Avais-tu besoin de tout cela ?

La femme demeura immobile.
Ses mains étaient serrées autour de l’anse du panier.
Comme si le simple fait de le poser risquait de lui faire perdre quelque chose.

La vieille femme s’approcha.
Elle posa une main légère sur le panier.
Puis demanda doucement :
— Lequel de ces fruits mangeras-tu aujourd’hui ?

La femme regarda son panier.
— Un seul, répondit-elle.

— Et demain ?

— Peut-être un autre.

La vieille femme acquiesça.
— Et les autres ?

La femme ne répondit pas.

Alors la vieille femme prit une pomme.
Elle la coupa lentement.
Retira quelques pépins.
Puis les déposa dans la paume de la femme.
Ils étaient petits.
Bruns.
Presque insignifiants.

— Que vois-tu ?
demanda-t-elle.

— Des graines.

La vieille femme sourit.
— Moi, je vois déjà un verger.

La femme regarda les pépins.
Ils tenaient à peine dans sa main.
Comment quelque chose d’aussi petit pouvait-il contenir tant de vie ?

Sans dire un mot, la vieille femme prit le reste de la pomme.
Elle le déposa doucement dans l’herbe.
Puis elle attendit.

Quelques instants plus tard, deux oiseaux descendirent des branches.
Puis un écureuil.
Puis des fourmis.
En quelques minutes, le fruit avait déjà commencé son voyage.
Il nourrissait.
Sans rien retenir.

La vieille femme désigna les arbres immenses qui les entouraient.
Leurs branches ployaient sous le poids des fruits.
— Regarde-les.
Aucun ne garde ses fruits par peur de demain.

Le silence s’installa.
Un silence habité.
Comme si le verger tout entier retenait son souffle.
Alors la femme sentit quelque chose céder en elle.
Une larme roula doucement sur sa joue.
Puis une autre.
Non de tristesse.
Mais comme lorsqu’une vérité longtemps oubliée retrouve enfin le chemin du cœur.

La vieille femme prit alors le lourd panier.
Elle en sortit quelques pommes.
Puis quelques poires.
Puis des figues.
Elle les déposa sur la vieille table de bois.

Deux voyageurs apparurent au détour du chemin.
Sans un mot, la vieille femme leur tendit quelques fruits.
Ils repartirent en souriant.
Le panier était plus léger.
Et pourtant, le verger semblait toujours aussi généreux.
Comme si rien n’avait diminué.
Comme si tout avait simplement continué de circuler.

Le soleil descendait lentement derrière les arbres.
La lumière devenait dorée.
La vieille femme reprit les quelques pépins qui restaient dans la main de la femme.
Elle en choisit un.
Un seul.
Puis, sans rien dire, elle s’agenouilla.
Du bout des doigts, elle écarta un peu la terre.
Elle y déposa la graine.
Recouvrit doucement le petit trou.
Et posa sa paume quelques instants sur la terre.
Comme on salue un vieil ami.

Puis elle se releva.
Il restait encore un pépin dans sa main.
Elle le déposa au creux de la paume de la femme.
Et referma doucement ses doigts.
— Celui-ci est pour ton jardin.

La femme leva les yeux.
Elle regarda le vieux verger.
Les arbres.
Les oiseaux.
Les voyageurs qui s’éloignaient.
Le fruit partagé.
La graine confiée à la terre.
Et celle qui reposait maintenant dans sa propre main.
Elle ne dit rien.
Car certaines vérités deviennent trop grandes pour les mots.

La vieille femme sourit.
Puis murmura :
— Celui qui plante une graine ne manque jamais de demain.

La femme glissa délicatement le pépin dans la poche de sa robe.
Puis elle reprit le chemin.
Son panier était presque vide.
Une pomme.
Quelques fruits.
Et une seule graine.
Pourtant, jamais elle ne s’était sentie aussi riche.

Lorsqu’elle franchit le portail du verger, elle se retourna une dernière fois.
La vieille femme était toujours assise sous le vieux pommier.
Immobile.
Paisible.
Comme si elle faisait partie du verger depuis toujours.
La femme leva doucement la main pour la saluer.

La vieille femme répondit d’un sourire.
Puis le vent passa dans les branches.
Quelques feuilles s’envolèrent.
Et l’une d’elles vint se poser tout près de la poche où reposait la petite graine.
La femme posa instinctivement la main sur son cœur.
Puis elle reprit sa route.
Le pas léger.
Le regard ouvert.
Comme quelqu’un qui savait désormais où planter demain.

Mais ceci est une autre partie de l’histoire…

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