
LES CONTES DE LA FEMME QUI…
LIVRE 1
Il était une fois, une fois il n’était pas…
Il était une fois une femme qui vivait dans une maison claire où la lumière aimait danser sur les murs.
Les fenêtres étaient grandes et ouvertes sur le ciel. Les objets avaient chacun leur place. Rien n’était superflu. Rien n’était laissé au hasard. Lorsqu’on franchissait le seuil de sa maison, on ressentait une étrange sensation de calme, comme si le temps lui-même ralentissait son pas avant d’entrer.
Cette femme aimait les choses simples.
Elle aimait le silence du matin avant que le monde ne se mette à parler. Elle aimait la douceur d’une infusion qui réchauffe les mains. Elle aimait la lumière qui glisse lentement sur une table de bois. Elle aimait les conversations vraies, celles qui permettent aux êtres de déposer un peu de leur fardeau.
Car elle avait reçu un don. Depuis longtemps, elle savait écouter. Elle entendait les mots que les gens prononçaient. Mais elle entendait aussi ceux qu’ils ne prononçaient pas. Elle percevait les hésitations cachées derrière les sourires, les blessures dissimulées sous les habitudes, les élans étouffés derrière les peurs.
Beaucoup venaient à elle pour être entendus. Et elle les accueillait avec générosité.
Année après année. Saison après saison. Comme un arbre offre son ombre aux voyageurs fatigués.
Et parce qu’elle savait écouter les autres, tout le monde pensait qu’elle allait bien. Peut-être le pensait-elle elle-même. Car certaines pertes arrivent sans bruit. Comme la neige qui tombe pendant la nuit. Comme l’eau qui creuse la pierre. Comme les feuilles qui quittent les branches une à une.
Or, il existe dans le cœur de chaque être une source invisible. Les anciens la connaissaient bien. Ils racontaient qu’avant même notre naissance, chacun reçoit une petite flamme déposée au fond de son être. Cette flamme éclaire les chemins qui nous ressemblent. Elle nourrit la joie. Elle donne de la force aux pas. Elle murmure lorsque nous nous éloignons de nous-mêmes. Certains l’appelaient la Source. D’autres l’appelaient l’âme. D’autres encore le courant de vie. Peu importe le nom. Car tous parlaient de la même présence.
Longtemps, la femme avait vécu près de cette source. Sans même savoir qu’elle existait. Comme les poissons ignorent souvent la présence de l’eau. Comme les oiseaux oublient parfois qu’ils sont portés par le vent. Mais à force de répondre aux besoins des autres, elle avait peu à peu cessé d’écouter les appels de sa propre rivière intérieure. Elle continuait d’avancer. Elle continuait de donner. Elle continuait d’accompagner. Et pourtant quelque chose, au fond d’elle, s’éloignait doucement. Pas assez pour être remarqué. Pas assez pour l’inquiéter. Juste assez pour que la joie devienne un peu plus rare.
Puis un matin arriva. Un matin semblable à tous les autres. Ou du moins en apparence. La femme ouvrit les yeux avant l’aube. La maison dormait encore. Le monde aussi. Elle resta immobile sous les couvertures. Et pour la première fois depuis longtemps, elle sentit la fatigue. Pas la fatigue qui suit une longue journée. Pas celle qui disparaît après une bonne nuit. Une autre fatigue. Une fatigue ancienne. Une fatigue profonde. Comme si son corps portait un message qu’elle n’avait jamais pris le temps d’entendre. Elle se leva pourtant. Prépara son infusion. S’assit près de la fenêtre. Et regarda le jour naître. C’est alors qu’elle aperçut une vieille femme assise sous l’olivier du jardin.
La vieille femme semblait être là depuis toujours. Ses cheveux étaient argentés comme les reflets de la lune sur la mer. Son visage portait les traces du temps sans en porter le poids. Et ses yeux… Ses yeux avaient la profondeur des puits anciens. La femme fronça les sourcils. Elle était certaine que le jardin était vide quelques instants auparavant. Pourtant la vieille femme était bien là. Assise sous l’arbre. Immobile. Comme si elle attendait sa venue depuis de nombreuses années.
Lorsqu’elle leva les yeux vers la fenêtre, elle sourit. Un sourire doux. Un sourire qui semblait reconnaître quelque chose que la femme elle-même avait oublié. Puis elle dit :
— Tu as l’air fatiguée, mon enfant.
La femme répondit presque aussitôt :
— Je crois simplement que je travaille beaucoup.
La vieille femme secoua lentement la tête. Puis elle répondit :
— Il existe une fatigue qui vient du travail. Et il existe une fatigue qui apparaît lorsque l’on s’est éloigné de sa source. Sais-tu laquelle habite ton cœur ?
Alors le vent traversa les branches de l’olivier.
Et pour la première fois depuis longtemps, la femme sentit qu’une porte venait de s’ouvrir devant elle. Une porte invisible. Une porte ancienne. Une porte qu’elle avait toujours portée en elle sans jamais la voir.
Mais ceci est une autre partie de l’histoire…

