LA FEMME QUI PARLAIT À TOUT LE MONDE SAUF À ELLE

LES CONTES DE LA FEMME QUI…
LIVRE 3

Il était une fois, une fois il n’était pas…
Il était une fois une femme qui savait écouter. Elle écoutait les histoires que les autres racontaient. Les joies. Les inquiétudes. Les rêves. Les blessures. Les hésitations.
Elle écoutait avec une attention si sincère que les mots semblaient parfois devenir plus légers simplement parce qu’ils avaient été entendus.
Beaucoup venaient à elle. Certaines personnes cherchaient un conseil. D’autres une présence. D’autres encore un endroit où déposer ce qu’elles portaient depuis trop longtemps. Et la femme les accueillait avec générosité.

Les années passèrent ainsi. Jour après jour. Saison après saison. Les histoires arrivaient jusqu’à elle comme des voyageurs assoiffés. Et chacun semblait repartir un peu plus léger qu’en arrivant. Un peu comme si la femme possédait en elle un puits secret où les êtres pouvaient venir se désaltérer. Un puits profond. Un puits tranquille. Un puits qui ne refusait personne.

La femme n’avait jamais vraiment pensé à cela. Elle faisait simplement ce qu’elle avait toujours fait. Elle écoutait. Elle accueillait. Elle accompagnait.

Et parce qu’elle savait écouter les autres, tout le monde pensait qu’elle allait bien. Peut-être le pensait-elle elle-même.

Pourtant, depuis quelque temps, quelque chose avait changé. Ce n’était pas une souffrance. Pas une tristesse. Pas même une fatigue. C’était plus discret que cela. Comme une pièce silencieuse dans une maison pourtant habitée. Comme une chaise vide autour d’une table où tout le monde est présent. Comme un puits dont on aurait oublié d’aller voir l’eau.

Le jour, la femme continuait de vivre comme avant. Mais le soir, lorsqu’elle retrouvait le silence de sa maison, une étrange sensation revenait. Elle demeurait quelques instants immobile. Sans savoir ce qu’elle attendait. Comme si quelque chose manquait. Comme si quelqu’un n’était pas venu.

Les semaines passèrent. Et cette impression grandit doucement. Pas suffisamment pour l’inquiéter. Pas suffisamment pour être nommée. Juste assez pour être ressentie.

Puis une nuit, elle fit un rêve. Elle marchait seule dans une vaste plaine baignée de lumière. Au loin, elle aperçut un ancien puits de pierre. Elle s’en approcha. Le puits semblait très ancien. Peut-être aussi ancien que la terre elle-même.

Lorsqu’elle se pencha au-dessus de l’eau, elle entendit des voix. Des centaines de voix. Certaines riaient. Certaines pleuraient. Certaines racontaient leurs peines. D’autres leurs espoirs.
La femme reconnut immédiatement ces voix. Elle les connaissait toutes. C’étaient celles des personnes qu’elle avait écoutées au fil des années.
Alors elle demeura là. Longtemps. À écouter. Comme elle l’avait toujours fait.

Mais soudain, entre toutes ces voix, elle en perçut une autre. Très faible. Presque imperceptible. Comme un murmure venu du fond du puits.
Elle tendit l’oreille. Le murmure semblait vouloir lui parler. Mais les autres voix étaient plus nombreuses. Plus familières. Plus faciles à entendre.
Alors le murmure s’effaça. Et la femme se réveilla.

Le rêve revint la nuit suivante. Puis encore. Et encore. Toujours le même puits. Toujours les mêmes voix. Toujours ce murmure qu’elle n’arrivait jamais à entendre complètement.

Un matin, après une nuit semblable aux autres, elle décida d’aller marcher. Le ciel était clair. L’air sentait la terre réchauffée par le soleil. Elle suivit un sentier qu’elle ne connaissait pas. Simplement parce qu’il était là.
Après un long moment de marche, elle arriva dans une petite clairière. Et au centre de la clairière se trouvait un vieux puits de pierre.
La femme s’arrêta. Son cœur battit un peu plus vite.

Assise sur le rebord du puits, comme si elle l’attendait depuis toujours, se trouvait la vieille femme.
Ses cheveux étaient argentés comme les reflets de la lune sur l’eau. Ses yeux avaient la profondeur des nuits sans nuages. Et lorsqu’elle aperçut la femme, elle sourit.
— Te voilà enfin, dit-elle.

La femme s’approcha. Puis s’assit à ses côtés. Pendant un moment, aucune des deux ne parla. Le vent faisait danser les herbes autour de la clairière.

Puis la vieille femme demanda doucement :
— Dis-moi, mon enfant… depuis combien de temps écoutes-tu les autres ?

La femme réfléchit.
Puis répondit :
— Depuis toujours, je crois.

La vieille femme hocha lentement la tête. Puis elle posa une nouvelle question :
— Et depuis combien de temps t’écoutes-tu toi-même ?

La femme resta silencieuse. Longtemps. Puis elle baissa les yeux. Car elle ne connaissait pas la réponse.

Alors la vieille femme lui fit signe d’approcher.

La femme se pencha au-dessus du puits. L’eau était parfaitement immobile.
D’abord, elle aperçut son reflet. Puis quelque chose changea. Comme lorsque le vent traverse soudain la surface d’un lac.
Une autre image apparut. C’était une petite fille. Elle était assise au fond du puits. Les genoux repliés contre elle. Patiente. Silencieuse. Comme quelqu’un qui attend depuis très longtemps.
La femme la reconnut immédiatement. Et pourtant elle ne l’avait pas vue depuis des années. La petite fille leva les yeux. Et dans son regard, il n’y avait ni reproche. Ni colère. Ni tristesse. Seulement une immense attente.

Alors la vieille femme murmura :
— Certaines solitudes ne viennent pas de l’absence des autres.
Le vent passa doucement dans les arbres.
— Elles viennent de l’absence de soi.
Le silence qui suivit semblait contenir davantage de vérité que bien des paroles.

La femme demeura longtemps penchée au-dessus du puits. À regarder la petite fille. À regarder cette part d’elle-même qu’elle avait laissée attendre.
Puis, très doucement, elle posa une main sur la pierre ancienne. Et pour la première fois depuis longtemps, elle cessa d’écouter les voix du monde.
Elle écouta le murmure qui montait du fond de son propre puits. Et il lui sembla qu’au loin, très loin, quelque chose commençait enfin à répondre.

Mais ceci est une autre partie de l’histoire…

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