LA FEMME QUI GARDAIT LES PIERRES DU PASSÉ

Les Contes de la Femme qui…
Livre 4

Il était une fois, une fois il n’était pas…

Il était une fois une femme qui aimait marcher.
Elle marchait au bord de la mer lorsque le vent était doux.
Elle marchait dans les collines lorsque le ciel était clair.
Elle marchait dans les forêts lorsque les arbres se paraient des couleurs de l’automne.
Marcher lui permettait de retrouver son souffle. De remettre de l’ordre dans ses pensées. De sentir la vie circuler à nouveau.

Pendant longtemps, les chemins lui avaient paru légers. Ses pas suivaient naturellement les sentiers. Les montées ne lui faisaient pas peur. Les détours non plus. Puis quelque chose changea.

Au début, elle ne s’en aperçut pas vraiment.
Certaines choses arrivent comme tombe la pluie sur la terre. Goutte après goutte. Sans bruit.
Les chemins lui semblèrent un peu plus longs.
Les collines un peu plus hautes.
Les distances un peu plus grandes.

Lorsqu’elle rentrait chez elle, une fatigue étrange l’accompagnait.
Pas la fatigue d’une journée bien remplie.
Pas celle qui disparaît après une nuit de repos.
Une autre fatigue. Plus ancienne. Plus profonde.
Comme si quelque chose pesait sur elle sans qu’elle sache exactement quoi.

Elle mit cela sur le compte des années.
Puis sur le compte des saisons.
Puis sur le compte de la vie elle-même.
Et elle continua d’avancer.
Les mois passèrent. Puis les années.
Et le poids demeura.

Un matin d’automne, la femme emprunta un sentier qu’elle n’avait jamais pris auparavant.
Les arbres perdaient leurs feuilles.
Partout autour d’elle, la forêt semblait occupée à se défaire de ce qui n’était plus nécessaire.
Les feuilles tombaient doucement. Sans résistance. Sans regret apparent.

La femme marcha longtemps.
Jusqu’à parvenir à une clairière qu’elle ne connaissait pas.
Au centre se dressait un immense chêne.
Et sous le chêne, comme si elle l’attendait depuis toujours, se trouvait la vieille femme.

La vieille femme leva les yeux. Puis lui sourit.
— Te voilà, mon enfant.

La femme s’assit près d’elle. Elle était essoufflée. Plus qu’elle ne l’aurait dû.
La vieille femme l’observa un moment. Puis demanda :
— Pourquoi portes-tu ce sac ?

La femme fronça les sourcils.
— Quel sac ?

La vieille femme désigna doucement ses épaules.
Alors la femme regarda.
Et son souffle se coupa.
Car un grand sac de toile reposait bien sur son dos.

Elle porta les mains aux sangles. Les sentit sous ses doigts. Elles étaient là. Elles avaient toujours été là. Et pourtant elle ne les avait jamais remarquées.
— Je ne comprends pas… murmura-t-elle.

La vieille femme hocha doucement la tête.
— Bien sûr.
Tu le portes depuis si longtemps que tu as oublié son existence.

Avec précaution, la femme retira le sac.
Lorsqu’il toucha le sol, un bruit sourd résonna dans toute la clairière.
Comme si l’on venait de déposer un morceau de montagne.

Alors elle ouvrit le sac.
Il était rempli de pierres. Des centaines de pierres.
Certaines étaient petites comme des galets. D’autres lourdes comme des rochers.

La femme resta immobile.
Puis elle prit la première pierre dans sa main.
Et aussitôt un souvenir remonta.
Une parole qui l’avait blessée autrefois.

Elle prit une deuxième pierre.
Un visage apparut dans sa mémoire.
Une déception ancienne.

Puis une troisième.
Puis une quatrième.
Chaque pierre semblait porter une histoire terminée depuis longtemps.
Et pourtant toujours présente.

La femme sentit les larmes monter dans ses yeux.
— Je croyais que tout cela était derrière moi.

Le vent traversa les branches du grand chêne.
Les feuilles tombèrent lentement autour d’elles.
La vieille femme ramassa l’une d’elles. Une feuille dorée. Parfaite. Légère.
Elle la déposa dans la paume de la femme.
— Regarde-la.
La femme observa la feuille.
— Crois-tu que l’arbre l’aime moins parce qu’il la laisse partir ?
La femme ne répondit pas.

Le silence s’installa entre elles. Un silence vaste. Un silence ancien.
Puis la vieille femme ajouta :
— Ce qui appartient au passé ne te fait pas souffrir parce qu’il est arrivé.

Le vent souffla doucement.
— Ce qui te fait souffrir, c’est de continuer à le porter.
La femme baissa les yeux vers le sac.

Pour la première fois, elle comprit.
Le poids qu’elle ressentait depuis des années ne venait pas des événements.
Les événements étaient terminés depuis longtemps.
Le poids venait de tout ce qu’elle transportait encore.
Des histoires achevées. Des paroles anciennes.
Des blessures refermées depuis longtemps mais qu’elle continuait malgré tout à garder auprès d’elle.
Comme si déposer les pierres revenait à trahir ce qui avait existé.

La vieille femme sourit doucement.
Comme si elle avait entendu cette pensée.
Puis elle dit :
— Pardonner n’est pas oublier.

Une feuille se détacha d’une branche. Tourna dans l’air. Puis rejoignit la terre.
— Pardonner, c’est cesser de porter ce qui appartient déjà à la terre.

La femme regarda longtemps les pierres. Puis les feuilles. Puis le ciel qui apparaissait entre les branches du chêne.
Et pour la première fois depuis très longtemps, elle se demanda si certaines histoires n’étaient pas restées avec elle bien après leur fin.

Le soleil poursuivait lentement sa course.
Le vent continuait de souffler dans les arbres.

Et au cœur de la clairière, une femme était assise devant un sac rempli de pierres.
Elle ne savait pas encore lesquelles elle déposerait.
Ni quand elle le ferait.
Mais elle savait désormais une chose.
Le sac n’était pas elle.
Et cela changeait déjà tout.

Mais ceci est une autre partie de l’histoire…

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